1- Introduction :
Dès l’année 1985, le Parc
des Volcans a entrepris, avec le concours financier du Conseil Régional
d’Auvergne, un programme d’organisation des estives des
Dômes, en commençant par des actions visant à
assurer de meilleures garanties aux éleveurs en ce qui concerne
l’utilisation des terres. Ceci afin de maintenir dans les Monts
Dômes des espaces ouverts, à l’encontre de la déprise
agricole actuelle, qui conduit soit à boiser, soit à
abandonner les terres.
En retour, un cahier des charges spécifiant les conditions
d’exploitation était fourni à l’éleveur.
Pour s’assurer que l’application de celui-ci n’allait
pas à l’encontre de la valeur environnementale de ces
espaces (en particulier biodiversité de la flore et de la faune)
le Parc Naturel des Volcans d’Auvergne a confié à
la FDEN (Fédération Départementale pour l’Environnement
et la Nature dans le Puy de Dôme) le suivi de bioindicateurs
pour la période 1994-2001 dans 5 estives des Dômes, celles
de Montmeyre ( 77 ha), des Gouttes (175 ha), de Ternant (62 ha), de
Manson (200 ha) et de Beaune (94 ha). Cette étude avait pour
objectif d’ « évaluer la richesse de la faune (oiseaux
surtout et insectes) et de proposer des modes de gestion préservant
celle-ci ».
Qu’est-ce qu’un bioindicateur ? Il s’agit ici d’une
espèce sensible aux conditions du milieu, et dont la présence
ou l’absence donne une indication sur l’évolution
de celui-ci.
Un bref historique
Sur-exploitées autrefois (landes à bruyères et
pelouses), les estives des Dômes ont été lentement
abandonnées. La végétation a donc évolué
vers des landes ou des massifs de buissons plus ou moins hauts avec
des arbres.
Lors de leur reprise, à partir de 1990, les éleveurs
ont cherché à éliminer les ligneux (de la bruyère
au noisetier en passant par le genêt et les ronces…) par
girobroyage. Cette technique consiste à broyer la végétation
en place par des moyens mécaniques puissants. Une majorité
d'arbres a été cependant épargnée. Le
paysage est alors devenu relativement varié avec :
-des zones de pelouses complètement ouvertes,
-des bosquets plus ou moins importants d’arbres plus ou moins
vieux,
-des zones de landes non girobroyées volontairement ou à
cause des pentes excessives,
-des zones de pelouses avec des arbres isolés.
Des ligneux bas et des buissons sont présents, çà
et là, au gré des accidents de terrain, de la présence
des clôtures et de la compréhension des éleveurs
vis à vis de l’intérêt de leur présence.
Les estives ont fait l’objet, entre
1990 et 2000, de nombreuses études. C’est dans ce cadre
qu’ont débuté, en 1994, les études sur
la faune, en particulier sur des bioindicateurs susceptibles d’orienter
la gestion pastorale. Le choix s’est porté sur les oiseaux
et les papillons diurnes, considérés comme pouvant donner
une bonne idée de la diversité présente, puis
sur les Orthoptères (c’est-à-dire les Criquets,
Grillons et Sauterelles), en complément.
Les études sur les oiseaux ont concerné
5 estives de 1994 à 1997, puis 2 seulement de 1998 à
2001. Les études sur les Papillons ont aussi concerné
les 5 estives en 1994, 1995 et 1997, puis une en 1999 (X. Rambaud,
F. Dulphy ; Ph. Bachelard). Enfin les études sur les Orthoptères
ont concerné une estive en 1999 et une autre en 2000 (E. Boitier).
Seuls les oiseaux seront pris en compte ici.
Après 10 ans d’exploitation,
on se propose donc ici de faire le bilan – le diagnostic –
et de définir les objectifs que l’on voudrait atteindre,
afin de proposer quelques orientations de gestion pour l’avenir.
Il faut bien garder à l’esprit qu’il s’agit
ici de terres pastorales, et que l’on cherche à concilier
au mieux l’exploitation économique avec le maintien du
patrimoine naturel, en particulier les oiseaux.
Diagnostic :
Il est apparu, en début d’étude, que la richesse
ornithologique des estives était très correcte. Actuellement,
eu égard au mode de conduite qui privilégie l’utilisation
agricole et non la préservation de l’avifaune, cette
richesse est encore correcte, mais quelques dégradations, parfois
nettes, sont observées. Nous y reviendrons.
L’étude présentée a permis de préciser
le nombre d’espéces qui fréquentent les estives,
90 environ, dont la moitié sont potentiellement nicheuses.
Elle a permis de préciser aussi, grosso-modo, la «niche
» de chaque espèce, c’est-à-dire son cadre
optimum de conditions écologiques, ce qui permettra d’argumenter
pour une gestion prenant plus en compte l’avifaune.
Concernant les différentes estives :
Manson s’est notablement appauvri. Le constat est le même
pour la partie basse des Gouttes, pour une partie de Beaune et la
majorité de Montmeyre. Cet appauvrissement concerne surtout
les densités d’espèces «remarquables »
( Fauvette grisette, Hypolaïs polyglotte, Pouillot fitis), la
diversité globale étant peu affectée. Par contre
Ternant reste une estive «riche ».
Concernant les espèces : baisse du Pipit farlouse là
où on a détruit les landes à bruyère (Ternant
et Manson, bas des Gouttes), baisse du Tarier à Beaune, baisse
du Pouillot fitis (surtout à Manson et Montmeyre), baisse de
l’Hypolaïs et de la Fauvette grisette quant les grands
massifs de genêts disparaissent (Manson).
Globalement ces modifications sont dues avant tout à la pression
forte des éleveurs contre les ligneux bas ou moyens. Cette
pression est due au recours assez systématique au giribroyage
et à une augmentation du nombre d’animaux présents
depuis 10 ans.
Propositions d’Objectifs :
Les estives ne sont pas des zones naturelles protégées
au sens strict, mais des territoires agricoles sur lesquels il est
tout à fait souhaitable de préserver l’avifaune
(ainsi que la flore et les insectes). La biodiversité qui y
existe est dite «banale», en ce sens qu’elle n’est
ni patrimoniale, du moins pas trop, ni protégée par
une protection territoriale. Elle est cependant très importante,
compte tenu de l’exiguïté des territoires légalement
protégés. Ceux-ci ne jouent qu’un rôle très
ponctuel pour les oiseaux qui se déplacent sur de larges distances.
D’ailleurs la plupart des espèces d’oiseaux qui
habitent les estives ou y passent sont, elles, protégées
par la loi.
Par ailleurs on sait qu’il y a nécessité de maintenir
des espaces ouverts, car leur fermeture naturelle entraîne la
disparition d’espèces animales intéressantes :
non seulement certains oiseaux, mais aussi beaucoup de Criquets, de
Papillons… Le maintien de l’ouverture se fait «naturellement»
par le pâturage et donc la présence d’herbivores.
Le recours au girobroyage doit être plutôt une aide à
la conduite des herbivores. A noter aussi la différence d’exploitation
réalisée selon l’espèce domestique présente,
les ovins ingérant beaucoup plus les ligneux bas que les bovins.
A partir de ces observations il est évident qu’on ne
peut pas définir un objectif précis (préservation
d’une espèce par exemple), mais des objectifs globaux
qu’on peut considérer comme raisonnables : maintien d’espaces
ouverts, d’abord pour la conduite des herbivores domestiques,
mais aussi pour la préservation des espèces liées
à ces espaces (par exemple le Pipit farlouse ou le Pipit des
arbres), maintien d’un minimum d’hétérogénéité
pour préserver un maximum d’espèces des milieux
embuissonnés (Fauvette grisette, Pies-Grièches) (ce
qui pose des problèmes pour la « prime à l’herbe
»), respect localement de certaines formations végétales
pour préserver une espèce précise(ainsi les ronciers
sont utiles pour les Fauvettes et beaucoup de papillons !). On peut
y ajouter des objectifs de respect de l’environnement plus globaux
: pas de produits chimiques contre la végétation par
exemple.
Préconisations de gestion :
Les propositions faites sont à 3 niveaux :
-globales,
-par estive
-pour certaines espèces.
1 - Globales
Globalement nous proposons de laisser 20
à 25% du territoire en landes, buissons, bosquets, la surface
au sol des arbres isolés étant incluse. Cette végétation
ligneuse doit être dispersée sur toute l’estive
pour créer une mosaïque de milieux, les pelouses étant,
bien sur, dominantes, pour assurer une ressource convenable au bétail.
Nous proposons donc de laisser des bouquets de genêts, de ronces,
de bruyère et d’ajoncs, dont la présence est très
importante pour plusieurs espèces (Fauvette grisette, Hypolaïs,
Pouillot fitis). Normalement cette présence ne devrait pas
être un obstacle pour la prime à l’herbe, car les
animaux domestiques intègrent des ligneux bas dans leur ration.
La présence des fougères semble peu intéressante,
ce qui serait à vérifier. Le maintien des bosquets (arbustes
et arbres) existants est aussi indispensable, compte-tenu de la lenteur
de leur pousse.
Le gros problème est de concilier une conduite agricole et
une conduite permettant de préserver un maximum d’espèces,
surtout parce que les animaux domestiques seuls assurent mal la réalisation
de ce compromis. Les ovins ont en effet tendance à détruire
les ligneux à leur portée, et les bovins ne les broutent
pas assez ! Il faut donc recourir parfois au girobroyage, dont le
recours excessif pose problème.
Nous proposons à cet égard que
le territoire girobroyé ne dépasse pas 20 % par an,
en ne repassant pas au même endroit avant 5 années. Cela
permettra de maintenir des zones avec des ligneux âgés
de 5 ans, très attractifs pour certaines espèces. Les
interventions ne doivent pas se faire après le 1 avril, sauf,
exceptionnellement là où il est nécessaire de
réduire les fougères. Sur de petites surfaces le girobroyage
est, en effet, souvent positif pour la biodiversité, en ce
sens qu’il peut augmenter localement l’hétérogénéité
du milieu. Il faut noter aussi que la lutte contre les plantes se
développant en colonies (ajoncs, ronces, fougères) est
difficile, si on s’interdit le recours aux produits chimiques.
L’idéal serait donc de disposer d’un plan de gestion
par estive (parcs, rotation du girobroyage, éléments
à laisser en place,…), précisant la conduite de
l’estive, en coordonnant aussi les interventions des chasseurs,
des promeneurs et des ramasseurs de bois. La coupe d’arbres
est, par exemple, possible, si on laisse pousser des arbustes de remplacement.
Il ne nous paraît pas souhaitable d’appauvrir une estive
en supprimant les ligneux, au prétexte qu’elle peut jouer
le rôle d’espace ouvert dans un contexte en déprise
et en phase d’embroussaillement. Il est vrai qu’une estive
très «ouverte » aura un rôle non négligeable
dans un contexte très forestier.
Cependant la présence éparse d’arbres et de buissons
ne remet pas en cause l’impression d’ouverture si la végétation
des estives reste sous contrôle.
2 – par estives :
-Ternant : une partie des ronces et des genêts
peut être enlevée, un parc étant très embroussaillé.
Laisser cependant les Aubépines et les Pins isolés,
les bosquets et quelques massifs de ronces et de genêts.
-Manson : laisser revenir des bouquets de genêts, l’estive
étant maintenant très, voire trop, «ouverte».
-Les Gouttes : laisser des ligneux se réinstaller en bas du
Puy (via la mise en défens de quelques petits secteurs qui
seront réouverts plus tard.
-Beaune : ne pas girobroyer tous les ans la zone basse (voir les préconisations
générales).
-Montmeyre : laisser aussi des bouquets de genêts s’installer.
Cette estive a souffert d’un excés de girobroyage et
de coupes de bois de chauffage appartenant aux ayant-droit des sectionaux.
3 – par espèces :
Traquet Tarier : voir l’estive de Beaune
Hypolaïs et Fauvette grisette : laisser des massifs de genêts
Pouillot fitis : laisser les bosquets embuissonnés par exemple
Saules et Noisettiers denses.
Pipit farlouse : stopper la dégradation des landes basses.
La régression du Farlouse est dommage car son habitat dans
les estives est original (zones sèches). Le Farlouse est lié
avant tout à la présence de « touffes »
en zones herbacées, sans rapport direct avec l’humidité,
mais, en Auvergne, il niche surtout dans des zones humides, d’où
l’intérêt des estives pour cette espèce..
Pie Grièche écorcheur : laisser çà et
là des arbres épineux (aubépines par exemple).
Suivi :
Une fois des objectifs définis et
des propositions de gestion faites, il est nécessaire de proposer
une méthodologie de suivi pour vérifier que ce qu’on
cherche à préserver l’est vraiment. Nous proposons
le suivi suivant pour les oiseaux: repasser tous les 3-4 ans avec
au moins 2 visites de 3 heures par estives, avec 4 points d’écoute
inclus, et une cartographie rapide des espèces remarquables.
Les résultats étant influencés par les conditions
météorologiques, il sera nécessaire de faire
les visites par beau temps sans vent fort. Avec cette approche les
résultats seront comparables dans le temps. Notons que 2 visites
est un chiffre minimum qui permet d’avoir un protocole de suivi
léger et de suivre plusieurs estives. Attention cependant à
ne pas tirer trop de conclusions et de bien confronter les résultats
des observations à une description globale de la végétation,
surtout de celle de ligneux.
En conclusion ce travail a contribué
à la prise de conscience de l’intérêt des
estives pour l’avifaune. Il a permis de disposer d’éléments
quantitatifs pour suivre l’évolution de cette avifaune.
Au vu de l’utilisation actuelle des estives il y a cependant
un risque de noter une régression. Cette régression
est déjà notable dans quelques cas. La poursuite d’un
suivi est donc plus que nécessaire pour savoir si cette crainte
est fondée ou non.
Il faut encore insister sur ce qui a déjà
été dit en tête de cet article : à coté
des espaces de grande valeurs patrimoniale, qui pourront être
protégés, mais qui ne représenteront jamais qu’une
part très minoritaire de notre territoire, il y a la «
Nature ordinaire », exploitée par l’homme. Et il
importe de gérer cette exploitation de façon à
laisser une part à la flore et à la faune sauvage. C’est
ce que nous proposons ici, dans le cadre bien particulier des estives
des Dômes, en montrant que le peuplement en oiseaux peut être
un outil d’appréciation du résultat.
NDLR : à la fin 2002 on peut constater que ces propositions
ont eu peu d’échos ! Seule une discussion a eu lieu pour
l’estive de Ternant qui a été en grande partie
girobroyée. Des observations sont en cours pour mesurer l’impact
du girobroyage effectué, girobroyage qui a laissé arbres
, arbustes et buissons pour conserver justement une partie des oiseaux
nicheurs.
Ailleurs aucune discussion n’a commencée !
(Synthèse faite par
J.P. Dulphy d’un rapport remis à la DIREN en septembre
2001)